Depuis que le modèle monarchique traditionnel de la classe a été contesté, plusieurs réponses ont été proposées à la fameuse question : « Comment gérer l’ignorance dans les écoles aujourd’hui ? « Ils partagent le point de vue selon lequel un aspect essentiel de l’éducation est la conquête de l’autonomie et que l’autodiscipline est un objectif prioritaire.
L’évolution du concept de discipline
Montessori, Dewey, Freinet : trois noms, trois visions, et pourtant, un point commun. Tous voient la discipline non pas comme une punition tombée du ciel, mais comme une construction, un fruit du travail collectif et de l’engagement individuel. Maria Montessori parlait de discipline comme issue de lois naturelles, d’une liberté organisée et du travail. Pour John Dewey, il s’agit de former des citoyens responsables, capables de prendre part aux règles, de s’y reconnaître et d’en assurer la continuité. Freinet, lui, affirmait que la discipline découle naturellement d’une organisation du travail coopératif bien pensée. Dès que les enfants ne trouvent plus de sens dans ce qu’ils font, ou que l’organisation vacille, le désordre s’installe.
Dans cette perspective, les pédagogies institutionnelles ont poussé l’idée plus loin : accepter un désordre passager comme une étape normale du groupe vers la création de nouvelles règles collectives. Peu à peu, la discipline imposée laisse la place à la discipline volontaire, puis à l’autodiscipline. Cette évolution change tout. L’élève n’est plus considéré comme un simple destinataire de consignes, mais comme un sujet à part entière, un futur citoyen qui adhère librement aux règles et les respecte d’autant mieux.
Mais la réalité de la classe résiste parfois à ces idéaux. L’autodiscipline ne se décrète pas du jour au lendemain. Pour le jeune enfant, l’autonomie reste un horizon, pas un acquis. Il faut d’abord poser des bornes claires. Dans la salle de classe, l’élève doit savoir que tout n’est pas permis, que l’enseignant veille au cadre collectif. Cette autorité, loin d’être arbitraire, rassure et instaure un climat propice à l’apprentissage. L’adulte fixe les limites qui permettent à chacun de se sentir en sécurité et d’avancer, même quand la tentation de braver les règles surgit.
Promouvoir la conception d’un citoyen des règles de vie
Au départ, les règles apparaissent aux yeux des jeunes enfants comme des barrières extérieures, imposées et immuables. Pourtant, leur acceptation repose souvent sur le lien de confiance avec l’adulte qui les incarne. Dès le plus jeune âge, expliquer le pourquoi des règles permet d’ouvrir le regard : elles cessent d’être un caprice d’adulte pour devenir des repères compréhensibles.
L’école a pour mission d’accompagner les enfants vers une compréhension plus mature du droit et de la règle publique. Une loi, c’est d’abord un accord collectif, négocié et accepté parce qu’il sert à tous. L’enfant doit saisir que si cet accord est souple, il devient néanmoins contraignant une fois adopté : il protège chacun, et sa violation fragilise les droits de tous. Apprendre à distinguer ses droits et devoirs, à débattre et à formaliser ensemble des règles de vie, c’est déjà franchir un cap.
Concrètement, établir avec les élèves une liste de règles claires pour la vie collective permet de donner du sens à ce nouvel ordre. Voici quels types de règles peuvent structurer la vie de classe :
- Celles qui organisent la courtoisie et le respect : saluer, écouter, ne pas interrompre
- Des règles linguistiques : parler correctement, éviter les insultes
- Des principes pour remplacer la violence par le dialogue : on discute, on argumente
- Des règles relatives au travail : finir les exercices, respecter le matériel commun
Limiter le nombre de règles, les formuler de façon précise et les relier à la vie concrète de la classe, c’est favoriser leur appropriation. Ce socle, une fois partagé, devient le ciment de la communauté scolaire.
Sanction, nécessité de réaffirmer la règle
Lorsqu’une règle est transgressée, la sanction apparaît comme une manière de rappeler le cadre. Sans cette réaction, le groupe risque de perdre ses repères. Pourtant, sanctionner n’a rien d’anodin. Depuis longtemps, les travaux en psychologie ont montré que la punition pure n’a que peu d’efficacité, et engendre souvent frustration et ressentiment. D’autres méthodes existent : faire disparaître la gratification liée au comportement indésirable, ou au contraire, renforcer positivement les attitudes souhaitées. Par exemple, accorder une reconnaissance à un élève qui règle un conflit verbalement plutôt que par la force, voilà une stratégie qui porte souvent plus de fruits qu’une punition sèche.
Les textes officiels encadrent strictement l’usage des sanctions à l’école. Pourtant, dans de nombreuses classes maternelles, on continue d’exclure certains enfants des jeux pour un comportement inadapté. Ce type de mesure, répétée, installe un rituel stérile : l’élève s’enferme dans la défiance, l’enseignant dans la lassitude, l’école devient un lieu de tension plus que de découverte.
Utiliser un système de sanctions finement gradué pour gérer l’indiscipline à l’école
La question des sanctions n’est jamais simple. Difficile de faire l’impasse sur les entorses aux règles quand elles se multiplient, mais difficile aussi de ne pas tomber dans la routine punitive, qui finit par perdre tout impact. Certains pédagogues proposent une alternative : construire un système de sanctions progressif, discuté, affiché en classe, qui précise les écarts les plus courants et la réponse associée. Ce fonctionnement permet d’éviter la loterie et l’impression d’injustice.
Ce système peut s’appliquer facilement aux règles de travail : devoirs non faits, leçons non apprises. Il se révèle plus complexe face aux règles de comportement, car il ne tient pas toujours compte du contexte ou de l’intention. Une sanction automatique gomme souvent la dimension éducative. Or, c’est en dialoguant avec l’élève, en l’aidant à prendre conscience de la portée de ses actes, que la sanction prend une dimension formative. Écouter l’élève, lui expliquer, lui permettre de réparer : autant de gestes qui donnent du sens à l’acte éducatif.
Impossible de fournir un catalogue universel de sanctions efficaces. Mais certains traits se dégagent : une sanction éducative n’humilie pas. Elle propose une réparation, une remise en mouvement, pas une exclusion.
Prévenir l’indiscipline : la meilleure voie pour l’école
Le meilleur scénario, c’est celui où le climat de la classe limite d’emblée les transgressions. On le dit d’un enseignant qui parvient à créer cet équilibre : il a autorité. Ce n’est ni une question de charisme inné, ni une affaire de posture figée. Les compétences relationnelles se cultivent, s’affinent, comme n’importe quelle habileté professionnelle. Et la gestion de la discipline dépend, d’abord, de la qualité de l’organisation et de la cohérence du collectif éducatif.
De nombreux travaux pointent une réalité : la montée des conflits dans les écoles va de pair avec l’effritement des normes partagées et l’absence de cadre solide. Les établissements qui tiennent bon, qui réussissent à bâtir des règles communes acceptées et portées par toute l’équipe enseignante, créent un environnement stable, favorable à la fois à la discipline et aux apprentissages.
Les observations de classe confirment l’intuition de Freinet : c’est l’organisation du travail qui fait la différence. Everdson et Bucket, deux chercheurs, distinguent les enseignants qui structurent leur classe, posent des attentes claires, réagissent avec constance, de ceux qui laissent place à l’ambiguïté. Chez les premiers, chaque élève sait à quoi s’en tenir, les règles sont énoncées, les écarts traités rapidement. Chez les seconds, la confusion règne, les instructions sont floues, les conséquences incertaines, et les élèves se perdent dans une suite de réactions imprévisibles.
Au fond, la discipline scolaire n’est ni une affaire de poigne, ni celle du hasard. C’est un équilibre fragile, bâti pas à pas, entre confiance, cadre clair et marge de liberté. Un terrain où l’élève apprend à devenir acteur, où l’adulte accompagne sans masquer l’exigence. Un espace collectif où chacun, petit à petit, découvre ce que signifie vivre ensemble, avec les autres, et pour soi-même.

